Franchir des sauts qualitatifs.
Contribution de Patrick Viveret pour le Cahier d’espérance "Richesses et monnaies", produit par le Collectif Richesses pour les Etats Généraux de l’Economie sociale et solidaire (Paris, juin 2011).
Les monnaies sociales et complémentaires peuvent aider l’ESS à franchir des sauts qualitatifs dans trois directions :
1) Le développement de l’ESS, d’une économie de produits et services à valeur ajoutée écologique et solidaire, de l’économie locale et des circuits courts.
Mais pour atteindre une masse critique d’échanges, élément essentiel pour la réussite d’un outil monétaire, il faut toucher une fraction notable non seulement de l’ESS mais aussi des acteurs engagés dans un développement humain soutenable. Les projets de monnaie sociale et complémentaire doivent être des projets collectifs et collaboratifs, où l’ensemble des acteurs est reconnu, les particularités de chaque acteur prises en compte dans un projet commun en termes de développement social et économique.
Ce sont donc des vecteurs privilégiés pour nouer des alliances entre entreprises, associations, citoyens et collectivités territoriales.
Pour cela, elles doivent s’appuyer sur des stratégies coopératives entre ces différents acteurs et notamment au sein de l’ESS. Les monnaies sociales et complémentaires sont donc également des outils pour développer ces logiques coopératives au sein d’une ESS marquée souvent par des logiques compétitives en son propre sein.
2) Par ailleurs, le développement de monnaies à vocation économique ET de monnaies à vocation sociale permet à travers leur rapport au temps et/ou à l’euro de préparer l’articulation entre richesses marchandes et richesses non marchandes.
Le fait que l’ESS rassemble ces deux richesses et ces deux grands types d’acteurs en produisant à la fois des biens et des services et, à travers le bénévolat, de la valeur ajoutée sociale non monétaire, constitue un fort atout anticipateur. Mais l’ESS ne peut transformer cet atout potentiel en force réelle que si elle accepte déjà en son sein de reconnaître ces deux richesses et d’en organiser l’articulation.
Il s’agit alors d’accompagner, impulser, renforcer, participer aux initiatives de monnaies à vocation économique, mais également d’initiatives telles que les SEL, les réseaux d’échanges de savoirs, les coopératives de temps (dont l’Accorderie venue du Québec et soutenue par la fondation Macif en constitue l’exemple le plus récent). Le SOL, « boite à outils » monétaire, se situe dans cette perspective, en ce qu’il peut également servir d’unité de compte pour de nouvelles formes comptables.
3) Notons enfin que dans la crise que connaît aujourd’hui la zone euro, l’approche en termes de monnaie sociale de développement durable pourrait permettre de sortir de la logique binaire de choix régressifs entre la préservation de l’euro à coups de programme d’austérité ou la sortie de l’euro et l’éclatement de l’Europe qui pourrait en résulter. Le retour à l’idée initiale d’une monnaie européenne commune mais non unique articulée avec des monnaies sociales territoriales (nationales, régionales ou locales) favorisant un développement local soutenable, préservant les systèmes de protection sociale et redonnant aux acteurs publics un pouvoir de création monétaire mérite d’être mis en débat. A un niveau plus ambitieux encore il faut débattre des projets de monnaie mondiale complémentaire, non spéculative et cohérente avec un développement soutenable (telles que, par exemple, le « terra », proposée par un ancien responsable de la banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer).